#Debriefing

L'Épreuve d'Histoire du CESS 2023 

Entre Course Contre la Montre et Test de Compétences

Par Y. Ziegler – le 24 juin 2023

Que penser de l'épreuve d'histoire du CESS 2023 ? 

L'épreuve d'histoire du CESS s'est articulée cette année autour du thème annoncé "La Construction Européenne" avec pour objectif principal l'évaluation de la compétence de Critique Historique des élèves de rhétos. La question de recherche posée, dévoilée simultanément aux enseignants et aux élèves le jour même de l'épreuve, portait sur la Communauté Européenne de Défense : « Quels facteurs ont pu contribuer à l’échec de la CED en 1954 ? ». La CED était un projet ambitieux visant à créer une armée européenne commune dans les années 1950, mais qui a échoué suite à son rejet par l'Assemblée nationale française en 1954.


Dans le contexte de cette question et de la profondeur d'analyse qu'elle implique, il est essentiel de se pencher sur la manière dont l'épreuve s'est déroulée et de questionner sa capacité à évaluer justement et efficacement les compétences des élèves.

Un constat est omniprésent, tant dans les discussions entre profs qu’entre élèves, tant sur les réseaux sociaux qu’en famille : l'impasse temporelle de l'examen rendait son exécution quasiment irréalisable, en tout cas de manière adéquate et précise.

Même les étudiants les mieux armés ont quitté l'arène des tests frustrés et indignés, leur irritation exacerbée par la contrainte du chronomètre qui empêcha même pour beaucoup de clore l'épreuve. L'exploitation croisée des informations s'est souvent révélée bâclée ou délaissée, y compris par les candidats les plus entraînés. Pratiquement aucun d'entre eux n'a pu dégager suffisamment de marge pour un brouillon ou une relecture paisible une fois l'épreuve achevée. Cent minutes pour lire, observer, analyser, comprendre, noter, classer... c'est une gageure !

Avec 19 questions à traiter en 100 minutes, chaque candidat disposait d'à peine 5 minutes pour travailler chaque question, en ce compris la lecture du document, son examen critique, la rédaction de la réponse et éventuellement sa mise en relation avec une autre question et un autre document.

Théoriquement, avec une répartition idéale du temps comme suit, cela pourrait sembler réalisable : 30-40 minutes pour la lecture minutieuse des documents ; 30-40 minutes pour l'organisation du travail, la traque d'indices, la relecture de certains documents, la rédaction du brouillon ; 5 minutes pour la rédaction de 4 réponses de pertinence ; 15 minutes pour la composition de 10 réponses de fiabilité ; 10 minutes pour la formulation de 5 réponses de recoupement ; 5 minutes pour une relecture rapide (assurance de l'absence de doublons, corrections éventuelles, vérification des arguments).

Toutefois, cela suppose un candidat hyper efficace, qui n'a pas besoin de consulter un dictionnaire, qui reste constamment concentré, qui ne trébuche pas sur une question, qui n'a pas besoin de chercher des justifications pour les derniers critères à trouver, et qui possède une bonne mémoire de lecture ou une méthode de travail rodée.

Dans la réalité, cette stratégie chronométrée n'est pas applicable à de nombreux élèves. Il est même probable que bon nombre d'enseignants ne seraient pas satisfaits de leur propre performance si on leur retirait leur copie à la 100ème minute.

Nombreux sont les étudiants qui ont perdu du temps à réfléchir à la pertinence de deux documents jugés ambigus : le 3 et le 4. En effet, le document 3, qui illustrait les motivations pour la création de la CED (défense contre la menace soviétique et crainte du retour du nazisme), a été mal compris par beaucoup de candidats. Ceux-ci ont malencontreusement pensé, sans doute victime d'un biais cognitif de confirmation, que la réaction à la menace soviétique étant connue comme l'un des facteurs ayant conduit à l'échec de la création de la CED, l’affiche du document 3 qui la mentionnait pouvait être considérée comme pertinente.

Dès la fin de l'examen, un mème se mit à circuler sur Twitter à ce sujet : "Doc 3 pertinent Vs. Doc 3 non pertinent"

Quant au document 4, certains étudiants l'ont jugé pertinent également et ont étayé leur choix de manière persuasive, ce qui remet en question la correction imposée par les concepteurs de l’épreuve et pousse l’enseignant à juger par lui-même, in fine comme d’habitude, de la qualité de l’esprit critique des ses étudiants les plus attentifs ou les plus soucieux du détail. [Voir ici pour une analyse critique plus détaillée du Doc 4]

Cela nous conduit à une question cruciale : qu’évalue réellement l'épreuve? La maîtrise des compétences de critique de documents ? ou celles de gestion du temps et de l'organisation du travail ? La connaissance des événements entourant la construction européenne ? La capacité à appréhender un docuement et à maîtriser les techniques de lecture rapide ? La capacité à rédiger une réponse étayée sans brouillon ni relecture ? En vérité, l'épreuve d'histoire du CESS mesure tout cela simultanément, ce qui ne permet pas d'évaluer chaque compétence individuellement, tout en ne laissant pas assez de temps à l’évaluation de la compétence visée. Il est en effet incertain qu'un candidat qui a obtenu moins de 50% à son CESS ne possède pas les compétences en critique historique requises.

Il est indéniable que l'épreuve d'histoire du CESS 2023 présente de réels défis pour nos élèves. Mais ce n’est certainement pas un terrain de jeu équitable pour leurs différences. C'est un véritable casse-tête déguisé en examen qui requiert de la part des étudiants des prouesses de gestion du temps, de critique documentaire, de connaissance d'événements historiques, de maîtrise de techniques de lecture rapide et de rédaction de réponses justifiées sans brouillon, le tout dans un contexte stressant.

Il semble judicieux, voire impératif au regard des nouveaux programmes et systèmes d’évaluation à venir imposés par le Pacte d’Excellence de revoir la conception et même l'organisation de cet examen. Si l'objectif est de mettre à l'épreuve la résistance des étudiants face à des conditions rigoureuses, de les préparer aux contraintes des études supérieures, alors le test de cette année pourrait remplir cet objectif. Mais si l'ambition est d'évaluer de manière équitable et précise la capacité d'un étudiant à comprendre et analyser l'histoire et user de son esprit critique de manière raisonnée, nous sommes manifestement hors du champ.

Le système actuel ressemble plus à un parcours d'obstacles qu'à une évaluation pédagogique, les élèves et les professeurs « bachotent » des mois à l’avance, s’entrainent de manière factice à la réalisation de cette épreuve au détriment trop souvent de l’entrainement à d’autres acquis d’apprentissage visés par les programmes. Il est peut-être enfin temps d'améliorer cette situation pour qu'elle reflète les compétences réelles des élèves plutôt que leur aptitude à se préparer et à résister à une « épreuve ».

De fait, on pourrait également percevoir l'épreuve d'histoire du CESS 2023 comme le reflet d'une influence grandissante du monde privé sur l'éducation, telle qu'elle se manifeste dans certains autres aspects décriés par le monde de l’enseignement lors des dernières grèves par exemple en lien avec le Pacte d'Excellence de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Cette influence pourrait se traduire par une évaluation calquée sur un modèle de performance typique du secteur privé.

Serait-il possible que ce test de compétences multiples s'apparente davantage à un entraînement pour un milieu de travail axé sur le rendement, le gain de temps et une efficacité mesurable ? Cela suscite une réflexion : est-ce que cette tendance à vouloir mesurer l'efficacité et la performance, des valeurs souvent associées au monde du travail privé, est véritablement bénéfique pour nos élèves dans leur parcours éducatif ? L’école est-elle encore lieu de pédagogie dans ce cas ?